Contribution proposée par :
Philippe EYRAUD, Expert mondial en mélange de fluides, monophasiques ou multiphasiques, agitation et mécanique des fluides.
Président-Propriétaire pendant 34 ans de la Société MIXEL, leader français de l’étude et de la réalisation d’appareils de mélanges industriels, référencée parmi les 5 sociétés les plus performantes mondialement dans la résolution de problèmes de mélanges, dans les process chimiques, pharmaceutiques, d’environnement, de biogaz et de traitement des eaux.
Co-auteur du livre : Agitation et mélange - Aspects fondamentaux et applications industrielles (DUNOD – Usine Nouvelle).
Mixel a entre autres participé à la mise au point du procédé « Actiflo » de Véolia, qui utilise du microsable mis en suspension dans des bassins de floculations.
Port Grimaud, le 13 octobre 2024,
À l’attention des garants de la concertation :
- Madame Dominique de Lauzières
- Monsieur Jacques Lavillette
Objet : Observations et réserves sur les projets présentés dans le cadre de la concertation de Port Grimaud
Madame, Monsieur,
En tant que spécialiste des notions d’agitation, je veux vous faire part de mes réserves sur les propositions de modification de la passe d’entrée, et surtout sur la nécessité d’effectuer des études très sérieuses sur la réalité des flux dans chacune des hypothèses présentées.
En préambule je me propose de vous éclairer brièvement sur les phénomènes de mélange et d’agitation, terme employé de multiples fois dans les présentations de Egis, sans toutefois en donner une définition précise.
Quelle est la différence entre agitation et mélange ? L'agitation se réfère spécifiquement au mouvement induit dans un fluide pour maintenir l'homogénéité. Le mélange, en revanche, implique la combinaison de deux substances ou plus pour former un mélange homogène.
Spécialiste de ces deux domaines, j’ai étudié, sous l’angle « mécanique des fluides et rhéologique » le dossier des projets présentés par la municipalité de Grimaud dans le cadre de la concertation Port Grimaud.
Port Grimaud, situé au fond du golfe de Saint Tropez, se situe dans une zone que l’on peut qualifier de « cul-de-sac » de flux lors de certaines situations météorologiques (vent d’Est). Je reviendrai sur cet aspect plus loin. Mais nonobstant ce phénomène aggravant, il est important de bien comprendre comment va se comporter le fluide chargé que représente l’eau à la sortie de la Giscle.
Reprenons les définitions préalables et mettons-les en situation.
Le « mélange » s’effectue dans le cours de la Giscle en mettant en suspension plus ou moins de matière et des composants plus ou moins « lourds » en fonction du débit. Lors de forts débits, les turbulences sont intensifiées et le mélange est enrichi de matières organiques et de sable. La puissance du débit n’est pas constante en tout point de la rivière. Il y a des élargissements qui réduise la vitesse du flux à débit constant (ratio section de passage par débit) et à contrario des rétrécissements qui augmentent la vitesse du flux, et donc l’érosion, des zones mortes (courbes, recoins), et bien sûr des variations d’apport d’eau entre deux épisodes pluvieux.
Lors de chaque diminution des turbulences permettant, tout comme la présence d’un agitateur en milieu industriel, de maintenir les différents composants solides en suspension, la qualité de cette suspension se dégrade ce qui entraine la décantation, prioritairement des composants à plus forte masse volumique (sable), et dans un second temps des particules plus légères, celles-ci pouvant par ailleurs être emprisonnées par le sable.
Plus la vitesse du fluide sera freinée, plus les substrats décanteront. Le pire étant les contre-flux qui engendrent des vitesses nulles par endroit, donc décantation instantanée, comme par exemple le vent d’Est qui viendrait contrarier frontalement le flux sortant en engendrerait un ensablement rapide.
Il découle de ces phénomènes physiques simples à comprendre que le circuit du fluide chargé est extrêmement impactant sur la qualité de la suspension, et donc la quantité de matière transportée. Il est donc fondamental de bien étudier le chemin que va prendre l’eau chargée de la Giscle, tout en prenant en compte les causes en amont, comme l’alimentation en sédiments (d’où proviennent-ils, comment éviter qu’ils soient embarqués par les ruissellements), leur composition, leur impact environnemental (pollution), tracé de la rivière (on ne peut plus changer le tracé mais on peut sans doute améliorer l’écoulement et entretenir les berges), et finalement gestion du flux sortant afin de ne pas le contrarier et de laisser les suspensions se disperser librement dans les grandes profondeurs du Golfe en évitant toute zone de décantation devant la plage sud et l’entrée du port.
Après un examen détaillé des scénarios présentés et des documents associés au dossier, il m’apparaît que :
Nous connaissons la situation actuelle, plutôt très bien compte tenu de l’historique. Cela doit permettre de valider des codes de calculs numériques afin de simuler les écoulements actuels.
Une fois validés, les outils de simulations numériques seront en mesure de nous donner des résultats indispensables pour les choix de solutions, ou pour choisir de ne rien faire. Dans mon métier nous utilisions le logiciel « Fluent » ou « Craddle », Fluent étant plus adapté aux gros volumes.
Ces études seront certainement très onéreuses, et vont s’ajouter aux coûts des travaux. Mais ne pas les faire serait s’exposer à une catastrophe dont les conséquences couteront encore bien plus cher.
Il est donc urgent de prolonger la concertation jusqu’à obtention d’éléments complets permettant d’orienter le choix de la solution en toute connaissance de cause
Il est également important de se poser enfin la question du coût réel engendré par le statu- quo, sachant que l’on connait le coût actuel du traitement de l’ensablement, et qu’il faudra le comparer à l’amortissement de travaux dont nous ne sommes pas sûr des résultats (nides montants définitifs).
Enfin, il me semble étrange d’entendre systématiquement la Mairie affirmer que l’on ne peut rien faire directement sur la Giscle. Habitant la région Lyonnaise, je vois depuis des décennies des barges draguer nos deux cours d’eau afin d’éviter les ensablements. Il serait donc intéressant de nous informer de façon plus formelle et complète sur les possibilités de réaliser des travaux en amont de l’embouchure de la Giscle, voire en amont de Port Grimaud sachant que les berges à partir du pont de la nationale sont stabilisés.
Étant donné cette absence d’étude sérieuse sur les scénarios présentés, je ne peux que demander une prolongation de la concertation pour aborder ce sujet. Je souhaite également soulever une réserve afin d’obtenir dans les meilleurs délais les études chiffrées du « statu-quo » réalisées par des organismes indépendants afin de ne pas avoir de soupçon sur des hypothèses biaisées. Se lancer dans des travaux dont on ne connait pas l’efficacité n’est pas raisonnable. Sans compter les conséquences écologiques et les risques sur le renouvellement des eaux intérieures du bassin engendrés par ces changements de flux.
Je vous remercie de prendre en considération ces observations et réserves. Je reste à votre disposition pour toute information complémentaire.
Veuillez agréer, Madame, Monsieur, l’expression de mes salutations distinguées.
Philippe EYRAUD